Dialogue on the Threshold

Диалог на пороге

Tuesday, 30 August 2011

L’incommensurable goujaterie

C’était le grand bagne de l’Amérique transporté sur notre continent ; c’était enfin, l’immense, la profonde, l’incommensurable goujaterie du financier et du parvenu, rayonnant, tel qu’un abject soleil, sur la ville idolâtre qui éjaculait, à plat ventre, d’impurs cantiques devant le tabernacle impie des banques !

Eh ! croule donc, société ! meurs donc, vieux monde ! s’écria des Esseintes, indigné par l’ignominie du spectacle qu’il évoquait ; ce cri rompit le cauchemar qui l’opprimait

Ah ! fit-il, dire que tout cela n’est pas un rêve ! dire que je vais rentrer dans la turpide et servile cohue du siècle ! Il appelait à l’aide pour se cicatriser, les consolantes maximes de Schopenhauer ; il se répétait le douloureux axiome de Pascal : « L’âme ne voit rien qui ne l’afflige quand elle y pense », mais les mots résonnaient, dans son esprit comme des sons privés de sens ; son ennui les désagrégeait, leur ôtait toute signification, toute vertu sédative, toute vigueur effective et douce.

Il s’apercevait enfin que les raisonnements du pessimisme étaient impuissants à le soulager, que l’impossible croyance en une vie future serait seule apaisante.

J.-K. Huysmans, À rebours (1884)

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